Sur la route de Nairobi

Elégance et luxure sur fond de crime passionnel

Gatsby, Mort sur le Nil, La partie de chasse : le mariage du style et du cinéma a donné lieu à plusieurs films cultes, restés dans les mémoires pour leur histoire et leurs interprètes autant que pour leurs décors et leurs costumes. Planté dans l’intimité de la colonie anglaise du Kenya au tout début des années 40, White Mischief (en français Sur la route de Nairobi) est de ceux-là, qui nous convie à une immersion dans une société sulfureuse et d’une élégance folle, dont la vie était rythmée par l’alcool, la drogue et le sexe. Jusqu’à ce que le meurtre s’y invite et en annonce le déclin.

des habitants de la Happy Valley en 1939

Des habitants de la Happy Valley en 1939

Tenues casual, de cocktail ou de soirée : des robes et costumes aux accessoires les plus significatifs – chaussures, chapeaux, cannes – il n’y a pas une faute de goût, pas une erreur dans le travail de Marit Allen, dont la carrière de costumière, émaillée de grands films (Eyes Wide Shut, Le secret de Brokeback Mountain…), fut récompensée pour la première fois pour Sur la Route de Nairobi (Bafta award des meilleurs costumes 1987) avant d’être triplement couronnée pour La Môme (Oscar, César et Bafta award des Meilleurs costumes 2007). Cette ancienne journaliste de mode, qui collabora neuf ans au Vogue anglais, eut une longue carrière de costumière de cinéma (33 ans) avant de décéder quelques mois après sa consécration pour La Môme, fin 2007.

De gauche à droite : Joss Ackland, John Hurt, Greta Scacchi et Charles Dance interprètent Charles Broughton, Gilbert Colville, Diana Broughton et Josslyn Hay.

Pour White Mischief elle a réuni une collection de costumes tropicaux, à larges revers pointus comme c’était la mode dans les années 30 et les early 40, croisés pour la plupart mais toujours portés avec un gilet droit sans revers, dans de nombreuses déclinaisons de blanc cassé et de beige, accessoirisés de cravates Regimental ton sur ton ou contrastées. L’action se déroulant dans une colonie britannique et en temps de guerre, l’uniforme est lui aussi largement représenté, dans ses définitions tropicales : sahariennes et chemises portées sans cravate et chemisettes à manches courtes. Lorsqu’une pochette relève une veste, elle arbore un pliage à deux pointes. On note également une belle variété de chapeaux, panamas et même canotiers, pourvus de rubans eux aussi ton sur ton ou contrastés.

La vie dans la colonie britannique était une succession de festivités. Ici la rencontre entre les deux personnages principaux au Country Club Muthaiga, qui eut lieu en novembre 1940.

L’histoire vraie élucidée en 2007 seulement

Le meurtre sur lequel repose l’intrigue du film resta inexpliqué durant plus de soixante ans et ne fut définitivement élucidé qu’en 2007.

L’histoire commence au mois de novembre 1940, avec l’arrivée dans la petite colonie de Happy Valley de Jock Delves Broughton et de sa jeune femme Diana. Le baronnet Broughton a connu une existence un peu mouvementée en Angleterre avant de gagner le Kenya, d’abord acculé à vendre les terres familiales pour payer ses dettes de jeu puis soupçonné de fraude à l’assurance concernant le vol de pierres et de tableaux appartenant à son épouse. Fraîchement divorcé, il se remarie rapidement avec Diana Caldwell, de trente ans sa cadette : elle a 26 ans et lui 56 lorsqu’ils arrivent au Kenya.

Située dans la vallée de Wanjohi, la Happy Valley où ils s’installent est une colonie britannique constituée d’aristocrates et de fonctionnaires. Elle est célèbre depuis les années 20 pour les mœurs hédonistes et très libres de sa communauté, qui occupe son oisiveté en pratiquant un mode de vie décadent et en usant et abusant d’alcools, de drogues et d’une promiscuité sexuelle résolue.

Le jeune couple y rencontre une colonie mondaine et oisive constituée de rentiers d’origine plus ou moins aristocratique au sein de laquelle l’adultère est aussi naturel que les soirées élégantes. L’une de ses figures de proue se nomme Josslyn Hay. 22ème comte de Erroll, capitaine du régiment Kenya, récemment veuf de sa seconde femme (emportée par une overdose de cocaïne), Hay est un coureur de jupons invétéré et a fait de la séduction des riches femmes mariées sa principale occupation. Il s’éprend de Diana dès leur première rencontre au Country Club Muthaiga, et le couple entame une liaison passionnée, bientôt connue de toute la colonie. Celle-ci sera brève : durant la nuit du 24 janvier 1941, Josslyn Hay est assassiné dans sa voiture alors qu’il vient de ramener sa maîtresse chez elle. Rapidement accusé du crime, Sir Jock est arrêté le 10 mars, jugé le 26 mai et acquitté le 1er juillet. L’Angleterre alors sous le feu des bombes allemandes n’a guère le temps de s’émouvoir de ce simulacre de justice, auquel le petit microcosme de la Happy Valley ne survivra néanmoins pas : relâché faute de preuves, Broughton regagne seul l’Angleterre où il se suicidera quelques mois plus tard en s’injectant une dose mortelle de morphine, tandis que Diana épouse d’abord Gilbert Coleville, l’un des plus riches propriétaires de la colonie, puis Lord Delamare. Lorsqu’elle disparut en 1987, elle était surnommée la Reine Blanche de l’Afrique, et l’une des femmes blanches les plus puissantes du pays.

A gauche : aristocrates et fonctionnaires, les membres de la Happy Valley pratiquaient un mode de vie décadent mêlant alcools, drogues et promiscuité sexuelle. Au centre, quatre membres non identifiés de la Happy Valley. A droite, Raymond de Trafford, Frédéric et Alice de Janzé, Lord Delamare.

Quoi que de fortes présomptions pesèrent sur lui, l’absence de preuve établissant la culpabilité de Jock Broughton permit à la magistrature britannique d’expédier rapidement le procès. La claudication de Broughton, notamment, lui rendait impossible d’avoir effectué à pieds le trajet du lieu du crime jusqu’à sa propriété, l’arme du crime ne fut pas retrouvée et des traces blanches découvertes sur le siège arrière de la voiture de Hay demeurèrent inexpliquées. Jusqu’à la publication de Red étrangers : la tribu blanche du Kenya, écrit par Christine Nicholls, laquelle tenait de l’épouse de l’ancien haut-commissaire au Kenya les enregistrements du seul témoin de cette sombre nuit du 24 janvier. Ceux-ci révélaient le nom du 
Dr. Philip Athan, médiocre médecin qui servit, contre une somme importante, 
de taxi à Jock Broughton cette nuit-là, indiquaient que John Carberry avait récupéré le pistolet là où son ami Jock l’avait jeté après que celui-ci lui eut confessé son acte, et l’avait fait disparaître en haute mer, et qu’une adolescente de quinze ans présente à la résidence Broughton le jour de l’assassinat fut étonnée de voir brûler dans le jardin un paquet de vêtements et une paire de tennis à semelles blanches. Largement reprises par la presse britannique, ces informations clôturaient cette fois l’affaire du meurtre d’un pair d’Angleterre, détenteur de l’un des titres les plus distingués d’Ecosse, enterré dans le cimetière de l’église St. Paul, à Kiambu (Kenya) pour avoir définitivement trop aimé les femmes des autres.

 

De gauche à droite et de haut en bas : John Hurt interprète le marginal Gilbert Colville, membre un peu à la marge de la communauté. Vivant sur son immense propriété entouré de guerriers Massaï, il participait de façon désabusée et silencieuse aux soirées de la Happy Valley. Son mariage avec Diana Caldwell ex-Broughton (3), puis celui de cette dernière avec Lord Delamare, fut insolite. Ils sont tous trois enterrés côte à côte au bord du lac Naivasha.

Alice de Janzé est l’un des principaux personnages du film White Mischief comme elle fut l’un des principaux protagonistes du drame de la Happy Valley. Cette fille d’un milliardaire américain était venue au Kenya à l’invitation du Comte de Erroll, y était devenue la maîtresse de celui-ci et avait convaincu son mari d’y acheter une propriété. Un instant suspectée d’avoir assassiné Josslyn Hay par dépit amoureux, elle ne fut jamais inquiétée mais se donna la mort, par arme à feu, dans le courant de l’année 1941. Décrite comme excentrique et instable, Alice de Janzé s’était fait remarquer dès son adolescence en déambulant sur la Promenade des Anglais niçoise avec pour animal de compagnie une… panthère noire ! Son biographe Paul Spicer livre avec The Temtress : The scandalous life of Alice, Countess de Janzé (éd. Simon & Shuster, 2010) une vision parallèle des événements décrits par le livre White Mischief et le film qui en fut tiré.

Jock Delves Broughton (interprété à l’écran par Joss Ackland) ne vécut que quelques mois dans la colonie britannique. Il se donna la mort moins d’un an
après son retour, seul, en Angleterre.

Josslyn Hay, comte de Erroll, était un pair du Royaume. Coureur de jupons invétéré, il avait eu des liaisons avec la plupart des femmes de la colonie 
britannique. Il est interprété à l’écran par Charles Dance.