Choisir sa cravate

Sur les quatre heures que passe chaque matin George-Bryan Brummell à s’habiller, le temps consacré à sa cravate est considérable. Celle ci doit afficher un mouvement satisfaisant et naturel au premier essai. Si ce n’est pas le cas, Brummell la jette à ses pieds et en essaie une autre, à charge pour son valet de pied, lorsque son employeur s’estime prêt à sortir, de ramasser le monceau d’étoffes froissées et les emmener à la teinturerie. Les biographes ne disent pas la satisfaction du commerçant de servir pareil client, que l’on peut deviner. On sait en revanche l’inclination du premier grand dandy historique pour le mariage des matières et des couleurs, et le raffinement qu’il y introduisit. tout comme on sait son influence sur la mode de son époque, liée à son statut de favori du roi George IV, qui l’amena à créer les tendances à la cour d’Angleterre, et au delà de celle ci aux cours européennes et à l’Europe toute entière. Aussi peut-on considérer son rôle comme déterminant dans l’élection de la cravate au statut d’accessoire essentiel à l’élégance d’une tenue. Celle ci ne revêt cependant pas encore la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. Il s’agit plutôt d’une sérieuse évolution du foulard, que l’on a connu de tous temps noué autour du cou. On en trouve la première représentation dans la fameuse armée de Qin Shi Huangdi, qui nous indique que trois siècles avant notre ère la garde rapprochée du premier empereur chinois portait des rubans de soie autour du cou.

Attribut de représentation dans la chine médiévale, le foulard traverse les âges, titulaire d’un rôle de protection contre le froid. C’est ainsi qu’on le voit arriver en France au XVIIème siècle, lorsque pour affronter les autrichiens en pleine Guerre de trente ans, louis Xiii recrute des soldats croates. Ceux ci portent au cou un foulard noué que les soldats français adoptent bientôt en remplacement de l’encombrante et fragile fraise alors en vigueur. Les historiens s’entendent à penser que l’accessoire est rapidement baptisé cravate par déclinaison de Hrvat (phonétiquement kravat, qui signifie « croate ») adoptée par l’aristocratie et la noblesse, la cravate va rapidement devenir un signe extérieur de richesse, le petit peuple portant les siennes en lin tandis que les nantis, et bientôt la cour, la déclinent en soie et en dentelle. La fin du siècle la voit évoluer, de nouveau dans les rangs de la soldatesque : elle deviendra steinkerke à l’issue de la bataille du même nom (1692), au cours de laquelle les soldats de louis XIV n’eurent pas le temps d’apprêter protocolairement leurs cravates sophistiquées et les nouèrent simplement autour du cou. Puis vinrent le stock, et de longues bandes de mousseline blanche, nouées en laissant des pendants. Ce sont ensuite les incroyables du Paris post révolutionnaire qui imaginent pour la première fois de s’enrouler plusieurs fois autour du cou cette bande de mousseline, qu’ils remontent jusque sur le menton et fixent par un nœud souple. Pour éphémère qu’il soit, avec ses vestes extrêmement cintrées aux épaules très structurées ce mouvement des incroyables (né en réaction aux macaronis britanniques, qui exagéraient jusque la caricature les habitudes vestimentaires de la cour de Versailles) a esquissé les premières bases de l’élégance masculine à venir. Brummell, on l’a vu, donnera à la cravate sa dimension d’élément à part entière dans la tenue d’un élégant au début du XIXème siècle. Avec lui qui a imposé une vision plus simple du costume ; une veste, un gilet, un pantalon, une chemise et une cravate, celle ci devient plus qu’un accessoire. Elle évolue encore durant la deuxième moitié du siècle, s’allongeant et s’étroitisant, et prend le nom de régate, qui préfigure nettement l’objet que l’on connaît aujourd’hui. Mais dépourvue de doublure et de triplure, la régate se froisse facilement et se déforme vite.

En 1926 à new-York, Jesse Langsdorf conçoit l’idée de couper la cravate en diagonale dans la laie de tissu et de la confectionner en trois parties, afin d’assurer à la pièce l’élasticité qui lui fait défaut pour durer. Le brevet qu’il dépose le rendra riche et définit la cravate que nous connaissons aujourd’hui. Techniquement une « enveloppe » (les trois empiècements de tissu qui constituent la partie visible de la cravate), une doublure (le dos de la pièce) et une triplure (la pièce d’étoffe non visible insérée à l’intérieur de la cravate, qui lui donne sa main son épaisseur et son gonflant), sont nécessaires à la fabrication d’une cravate. le plus souvent en soie (imprimée ou tissée) mais aussi en reps (tissu constitué de fils de chaîne et de trame de grosseurs différentes, caractérisé par une main conséquente et une présentation du fil diagonale) ou en laine, la première est constituée de trois empiècements coupés en diagonale, selon un principe qui, associé à la présence d’un fil d’aisance passé à l’intérieur de la pièce, participe de la solidité de celle ci et permet de la retendre et lui rendre son aspect originel après qu’un nœud l’aura contrainte durant une journée entière. L’empiècement de doublure, visible à l’arrière de la cravate, est le plus souvent coupé dans le même tissu que l’enveloppe, mais quelques faiseurs proposent des créations plus raffinées utilisant des tissus contrastés, voire des tissus de chemises détournés (à rayures, à carreaux ou à pois) pour leurs doublures, lesquelles dotent leurs cravates d’un esprit très dandy. Enfin, la triplure est la pièce de tissu (le plus souvent en laine) qui, invisible à l’intérieur de la cravate, lui donne sa main et son gonflant. Un passe-pan, sorte de boucle de tissu, cousu sur la partie arrière de la pièce permet de solidariser le petit et le grand pan une fois la cravate nouée, afin d’éviter l’apparition inopportune du premier. Enfin le fil d’aisance, quelquefois visible à l’arrière de la pointe de la cravate, participe de la souplesse de la pièce et de sa solidité. Véritable colonne vertébrale de la cravate, c’est lui qui supporte les tensions imposées lorsque l’on fait ou défait le nœud, et il doit impérativement rester libre à l’intérieur de l’article. Qu’il soit piqué (et donc fixé) dénote une fabrication de piètre qualité, et fait courir le risque de voir les piqûres de la cravate casser lorsque l’on en défera le nœud.

Le Cas particulier de La Cravate à sept plis certains amateurs vouent un attachement particulier aux cravates à sept plis. Cette façon présente la particularité d’être dépourvue de doublure et de triplure, et par conséquent d’offrir une main reposant uniquement sur la soie qui la constitue. Contrairement à une idée largement répandue il ne s’agit pas de cravates « one cut » comme peuvent l’être certains souliers, mais de pièces constituées de six parties cousues avec soin. La cinématique particulière du pliage donne ensuite sa main à la cravate, et l’on comprendra que seule l’utilisation d’une soie de qualité, épaisse et gonflante, puisse donner une cravate sept plis satisfaisante. Choisir une Cravate au-delà de l’esthétique de la pièce (texture du tissu, couleur(s) et éventuels motifs), c’est avec les mains que l’on choisit une cravate. On appréciera d’abord la main, la spongiosité et la souplesse de son tissu et de sa triplure. Spontané, facile et déjà révélateur. Plus pointu : les connaisseurs mettront la cravate à plat, appuieront d’un doigt sur la pointe du grand pan et tireront délicatement sur le petit pan : la cravate doit rester plane. Si elle vrille (les professionnels parlent de visser), elle le fera également lorsque vous la porterez, ce qui est éminemment regrettable. Second contrôle d’amateur : tester le fil d’aisance, qui doit rester libre à l’intérieur de la pièce. À défaut, les coutures de la cravate seront soumises à de telles tensions lors du nouage et du dénouage, qu’elles risquent de casser. Enfin, les plus attentifs observeront la qualité des points Bartak au dos de la cravate.

Si leur fabrication est grossière, il s’agit vraisemblablement de points industriels, achetés tout faits et destinés à donner à la pièce l’apparence du fait main : un trompe l’œil. Et qui aurait envie d’acheter un trompe l’œil ? 7500 soldats de terre cuite assurant la garde éternelle du premier empereur chinois dans son tombeau, découverts en 1974. On a daté la réalisation de ces statues à 247 avant J.C.  Pièce de lingerie blanche empesée en forme de corolle, empruntée au XVIème siècle à la noblesse espagnole. Discrète en Inde où les navigateurs ibériques la découvrirent, elle prit en Europe des proportions grotesques cf. les représentations d’Henri III portant une fraise d’une trentaine de centimètres. Elle disparut au début du XVIIème siècle.