De Brummel à nos jours peut-on être Dandy en 2014 ?

Dandy

Boni de Castellane (1867-1932), dandy magnifique et prodigue.

Le terme est à la mode. Débarrassé de la connotation péjorative dont il fut affublé durant toute la seconde moitié du XXème siècle, le dandy redevient une figure moderne, analysée par les philosophes et les intellectuels, reprise à son compte par le commerce et instrumentalisée par la presse grand public. Expliqué par les uns et raillé par d’autres, si l’on veut bien y réfléchir le dandysme présente la constante d’une existence conjoncturelle. Au XIXème comme aujourd’hui, il atteint son acmé lorsque la société de masse menace l’individualité. Apparu alors que les monarchies séculaires et leurs cours se trouvaient déphasées avec l’époque et les peuples en ambitionnant de remplacer l’aristocratie du sang par celle de la culture et de l’élégance, il reprend force alors que se profile une dilution de l’individualité dans la culture de masse d’une humanité mondialisée. En filigrane : le dandysme de 2014 peut-il être comparé à celui du XIXème siècle ?
Pour les puristes, il y a quelques années encore, la question était entendue : parce que le travail est devenu une nécessité moderne, le temps des grands dandys historiques s’est arrêté avec la disparition du dernier d’entre eux, l’Italien Gabriele d’Annunzio.
Des années 60 à la fin du siècle, en fait depuis l’explosion de la société de consommation et du prêt-à-porter et depuis le cannibalisme de la littérature par la télévision, en bref depuis l’émergence de l’uniforme et des comportements de masse, le dandysme fut ridiculisé et caricaturé jusqu’à l’ostracisme. Depuis une dizaine d’années l’omniprésence du prêt-à-porter/ prêt-à-penser suscite une sorte d’indigestion chez une infime minorité peu encline à un mode de vie grégaire, les moyens de communication modernes donnant à ses représentants une visibilité qu’ils ne recherchent pas plus aujourd’hui qu’hier. Car au risque de froisser les contempteurs du courant, rappelons que l’état de dandy est inconfortable en raison du niveau d’exigence (et par voie de conséquence : d’insatisfaction) qu’il suppose, et que les authentiques dandys ne s’en sont jamais réclamés. Il en va de même aujourd’hui, alors que ceux que l’on traite généralement de dandys passent le plus souvent pour des êtres superficiels uniquement préoccupés de leur apparence. Une méconnaissance de l’histoire du dandysme et de ses ressorts.

Onfray démolit Brummell

Dandy

George Bryan Brummell (1778-1840), premier grand dandy historique.

Le philosophe Michel Onfray aime démonter les constructions édifiées autour des personnalités en vue, et George Bryan Brummell n’a pas échappé à son analyse et ses critiques. Dans Vie et mort d’un dandy, construction d’un mythe, il nous décrit le premier des dandys comme un être grossier, prétentieux et malhonnête, rappelant comme à plaisir qu’après vingt années de lumière, l’arbitre des élégances termina sa vie dans la misère et l’exil. On sait aujourd’hui les traits de caractère de Brummell, « égoïste, agressif, ironique, cynique, malpoli, menteur, escroc, insultant, arrogant, suffisant, prétentieux et, bien sûr, content de lui » : ils lui valurent sa carrière (ironique, cynique, suffisant, prétentieux et content de lui) et sa disgrâce (insultant et arrogant).
On ne peut devant un tel tableau que s’interroger quant à la place qu’il laisse dans l’Histoire. Formulé autrement : « Comment un homme si détestable a-t-il pu devenir le personnage conceptuel du dandysme pensé comme une éthique de l’élégance et de l’aristocratie, du bon goût et de la singularité ? ». Le philosophe répond à la question : « Par la grâce d’un autre dandy, Jules Barbey d’Aurevilly, qui publie Du dandysme ou de George Brummell ». Il est vrai que la notoriété de Brummell doit beaucoup à l’essai de Barbey d’Aurevilly, publié en 1845, cinq ans après la disparition de l’interessé. Le philosophe prend fait et cause pour l’éclat, et même la grâce (sic), du courant créé par Brummell. Vouloir rabaisser l’oeuvre de ce dernier aux seuls hommages de Barbey et de Baudelaire en oblitérant l’admiration des Byron, Huysmans et autres Quincey, est tout de même sacrément réducteur. C’est également oublier vingt années d’un règne sans partage, parti de rien avant d’avoir sa chaise à la table du roi, oublier la vision de la fin du mode vestimentaire de toute une époque, l’apologie de la sobriété, la vivacité de l’esprit derrière les flèches assassines, l’entrée à marche forcée dans le monde fermé du gotha. Au bout du compte, après avoir scrupuleusement démonté le Dandymythe Brummell, Onfray questionne sur l’avenir du dandysme dans le nihilisme de notre époque, rejoignant un domaine dans lequel il excelle sans souligner que, par l’ironie et les persiflages souvent cruels qui marquèrent sa vie sociale entre 1790 et 1813, Brummell réussit à se hisser au-dessus de « l’humain, trop humain » du nihilisme selon Nietzsche – et que l’on retrouve plus près de nous tel que nous le décrivit Heidegger.

Une discipline de vie

Dandy

G. d’Annunzio (1863-1938), ultime grand dandy historique.

Quelques années plus tard le dandysme a fait école lorsque James Tissot peint son chef d’oeuvre, Le Cercle de la Rue Royale. Le tableau immortalise douze membres du cercle éponyme, l’un des tout premiers créés sur le modèle des clubs de gentlemen londoniens. Réunis sous les colonnades de l’hôtel de Crillon, on observe de gauche à droite le comte de La Tour-Maubourg, le marquis du Lau d’Allemans, le comte de Ganay, le capitaine Coleraine Vansittart apparenté à la famille royale d’Angleterre, le marquis de Miramon, le comte de Rochechouart, le banquier (et baron) Rodolphe Hottinguer, le marquis de Ganay, le baron de Saint-Maurice, le prince Edmond de Polignac, le marquis de Gallifet et le mondain Charles Haas, qui inspirera à Proust le personnage de Swann de La Recherche. Ami de Robert de Montesquiou (également modèle de Proust pour La recherche) et de Boni de Castellane et amant de Sarah Bernhardt, Haas ne fit que croiser Marcel Proust mais impressionna suffisamment l’écrivain pour que celui-ci en fit son Charles Swann. Chacun des douze hommes a versé 1000 francs de l’époque (environ 25.000 euros actuels) au portraitiste préféré du Tout-Paris pour commanditer cette toile de trois mètres destinée à être accrochée dans les salons du cercle. Fondé en 1852, ce dernier fusionnera en 1916 avec le Cercle de l’Union, qui deviendra Nouveau Cercle de l’Union et est plus connu aujourd’hui sous le nom de Cercle Interallié. Devenu propriété du baron Hottinguer au terme d’un tirage au sort entre les douze commanditaires lorsque le Cercle de la Rue Royale fusionna avec le Cercle de l’Union, le tableau est resté dans la famille Hottinger jusqu’à ce que le Musée d’Orsay en fasse l’acquisition, pour quatre millions d’euros, en avril 2011. Il avait auparavant fait l’objet d’un classement comme monument historique en 1998.

Dandy

Robert de Montesquiou (1855-1921), le dandy romanesque.

Plus près de nous, lorsque Albert Camus affirme que « le dandysme est une forme dégradée de l’ascèse », il précise que le dandy crée « sa propre unité par des moyens esthétiques » (L’homme révolté, 1951). Or il nous faut bien constater que, au XIXème siècle comme aujourd’hui, c’est lorsque la société tend à uniformiser l’individu – et par conséquent à le réduire – que le dandysme se manifeste, en réaction à cette normalisation. Le parcours de Brummell, la modestie de ses origines, la sobriété de mise qu’il imposa aux hommes de la cour, celle de son langage et son mutisme absolu concernant ses convictions politiques et ses relations amoureuses, le placent paradoxalement à la marge des Byron, Montesquiou et autres d’Annunzio, mais il partage avec eux une même condamnation de la médiocrité de l’époque et la même consternation face à celle-ci. Un sentiment que l’enchaînement des deux guerres mondiales et le rythme effréné des Trente Glorieuses ont balayé et que l’uniformisation de la mondialisation et le nivellement par le bas des « démocraties molles » chères à Alexandre de Marenches réveille et aiguillonne aujourd’hui, nourrissant le regret d’une société plus élégante et plus policée.

Dandy

Par son esprit et son irrévérence autant que son allure, Salvadore Dali (1904 – 1989) fut un authentique dandy.

 

Moins assistée aussi : lorsque Barbey (encore lui) écrit « J’ai, parfois dans ma vie, été bien malheureux, mais je n’ai jamais quitté mes gants blancs », il exprime le refus du laisser-aller et suggère une passerelle entre le stoïcisme et le nihilisme qui s’avèrera dramatiquement concrète à l’heure de la société de masse avec laquelle le dandy du XXIème siècle doit composer. Les puristes ont pris l’habitude de considérer que le dernier grand dandy historique fut Gabriele d’Annunzio, disparu en 1938, arguant qu’il n’existe plus depuis le milieu du XXème siècle d’homme suffisamment convaincu pour consacrer sa vie à l’élégance du corps et de l’esprit, et suffisamment riche pour le faire sans avoir à travailler pour gagner sa vie. De ce dernier point de vue, les fortunes d’aujourd’hui n’ont rien à envier à celles du XIXème siècle, et celui qui en aurait le goût pourrait sans doute consacrer la sienne à pareil engagement. Pour toutes sortes de raisons tenant tant à la pauvreté dans le monde qu’à la communication omniprésente, la société moderne y incite en revanche beaucoup moins, et les endroits de la planète où fortune et société permettraient de vivre pareille existence n’y prédisposent pas en terme culturel. Affirmation d’une différence assumée, le dandysme est un courant de pensée et une discipline de vie liés à la décadence d’une société et la désagrégation de ses valeurs. Le XIXème siècle l’a vu naître en Angleterre et faire souche en France, le début du XXème siècle a permis à une version moins profonde mais tout aussi raffinée de se développer aux Etats-Unis. La mondialisation et les crises d’un XXIème siècle encore jeune réunissent toutes les conditions pour qu’il épouse une nouvelle modernité et se consacre, une fois encore, à relever le quotidien de ceux, chaque jour plus nombreux, qui ne peuvent se résigner à voir la vulgarité, morale et esthétique, gangréner leur existence.

Dandy

Jeremy Irons incarne le Swann de Proust à l’écran dans Un amour de Swann (1984). Alain Delon lui donne la réplique dans le personnage du baron Charlus.