Dans les coulisses de la Café Society

Il y a six ans, Thierry Coudert créait l’événement avec Café Society, Mondains, mécènes et artistes 1920-1960, ouvrage définitif au fil des pages duquel il nous invitait à découvrir en témoins privilégiés cette société brillante et légère qui marqua les années 20 et 30. Avec 15.000 exemplaires vendus, le succès inespéré du livre démontrait l’intérêt que soulèvent aujourd’hui encore la manière de vivre et les fêtes de ce microcosme privilégié. Homme politique, écrivain, grand défenseur de la culture et actuel Préfet de l’Eure, il publie aujourd’hui chez Flammarion Les scrapbooks du Baron de Cabrol et la Café Society. Il a reçu Dandy. Propos recueillis par Yves Denis/

Dandy : Pourquoi ce deuxième ouvrage consacré à la Café Society ?

Thierry Coudert : « Le précédent était le premier livre entièrement consacré à la Café Society, et essayait de rassembler des éléments littéraires et une iconographie dont une partie était déjà tirée des scrapbooks de Fred de Cabrol. Il présentait exclusivement les grands personnages et les lieux de la Café Society. Etant donné le succès qu’a eu l’iconographie du premier livre, je me suis dit que l’on pourrait publier une sorte de best of de ces scrapbooks sur lesquels j’avais travaillé, qui représentent toute la vie mon-daine et artistique entre 1937/38, époque où les Cabrol se marient, et le tout début des années 60.

Le livre tourne autour du mode de vie de la Café Society mais il y a aussi des éléments du mode de vie de ses protagonistes. Les Cabrol étaient des personnages issus du gratin proustien : de cette très vieille société soit aristocratique soit issue de la grande bourgeoisie d’affaires des XVIIIè et XIXè siècles. Ils avaient à la fois une activité Café Society et une activité aristocratique classique : on passe les vacances dans les châteaux des cousins, on va aux courses en France mais aussi à Epsom, et on chasse à courre. C’est un peu le mélange des mondes de Proust et de Jullian, où on retrouve ce qui a été la grande tradition aristocratique française à travers le mode de vie de ce couple et tout un tas d’échappées sur l’univers de la Café Society, avec toutes ses extravagances et ses bizarreries, que le gratin regardait quelquefois d’un œil un peu dédaigneux.

L’aristocratie n’a-t-elle donc pas adoubé la Café Society ?

Les membres du gratin proustien étaient heureux d’être invités à certaines soirées – même si quelquefois uniquement pour pouvoir dire non – mais il y a toujours eu toutes les controverses, et des gens avec autant de goût qu’Arturo Lopez ou Alexis de Redé, qui étaient de vrais dandys au sens le plus extrême du terme et recevaient la terre entière y compris l’aristocratie, n’ont jamais été totalement adoptés. Alors que les Cabrol étaient aussi à l’aise dans un milieu que dans l’autre : avec eux on a la vieille aristocratie, l’élite française et européenne, et toute la Café Society.

Les lecteurs de votre premier opus retrouvent en tout cas dans ces Scrapbooks les grands thèmes et les figures de celle-ci.

Mais ils vont aussi en découvrir d’autres. La famille de Daisy de Cabrol par exemple : c’est toute la grande aristocratie et l’industrie française.

Votre premier livre faisait déjà la part belle aux scrapbooks, qui l’illustrent abondam-ment, le second en fait son titre. L’occasion de revenir un instant sur cette mode en vogue dans les années 20, quoi que plus en Angleterre qu’en France…

Le mot est d’ailleurs anglais, ce qui éclaire sur ses origines. Les scrapbooks, c’est un genre social qui s’est beaucoup développé dans les années 20 et 30 et qui est tombé en désuétude dans les années 50. Il correspond à la période de la Café Society, et s’il est réapparu il y a quelques années c’est sous un genre moins poétique et moins mondain.

Beaucoup des personnages importants de cette époque (les plus célèbres étant ceux de Cecil Beaton, Marie-Laure de Noailles, Steven Tennant et Ghislaine de Polignac) tenaient les leurs.

C’est un genre plus ou moins intéressant selon le talent des uns et des autres, et cela a été un genre social lié à la vie des gens qui sortaient et recevaient beaucoup : ils y mettaient tantôt des photos, tantôt des articles de journaux, tantôt des cartons d’invitation ou des menus, et quand ils avaient un talent pour croquer, et c’est ce qui fait la richesse extraordinaire de ceux de Fred de Cabrol, parce qu’ils ont un style de dessins et d’aquarelles, et de montage, qui pétille comme l’air de ce temps-là : ils sont vraiment la quintessence de cette époque, et n’auraient pas correspondu à une autre. En même temps, Fred de Cabrol avait un œil très détaché sur tout cela : il y a beaucoup de distance, d’humour, de second degré, c’est très understatment. Notamment dans ses collages pendant la guerre, où on voit comment il arrive à mêler la gravité des événements, la vie qui continue, la famille dans la forteresse assiégée, tout cela avec beaucoup d’humour et de légèreté. Cabrol n’est pas simplement un dessinateur ou un aquarelliste : il a une vision de son milieu, et on sent qu’il n’est pas prisonnier de cette Café Society, il y participe et cela l’amuse énormément, mais il voit cela avec un détachement qui tient sans doute à ses origines aristocratiques.

Vous-même avez retrouvé ces scrapbooks à Grosrouvre, la maison de campagne des Cabrol, près de Montfort-l’Amaury…

Quand je préparais Café Society j’avais été invité à déjeuner par Lady Cabrol, qui avait déjà 91 ou 92 ans mais était encore dans une forme éblouissante, toujours extrêmement chic et jolie.

Il est vrai que Fred et Daisy Cabrol formaient un très beau couple…

Beau et d’un chic absolu. Et lorsque je l’ai rencontrée, Daisy de Cabrol était encore une très jolie femme, qui vivait dans cette maison décorée par son mari. Elle n’y vivait pas dans la nostalgie, elle avait su s’adapter : elle avait gardé une activité soutenue même si la mondanité du moment n’était plus la sienne, elle ne voyait plus que les survivants de cette époque, mais c’était une femme qui vivait toujours « dans le monde » et se tenait au courant de tout. Lors de ce déjeuner elle m’a proposé de me montrer les scrapbooks de son mari. J’avais lu un journal américain qui avait publié un portrait d’elle une dizaine d’années auparavant, et parlait de ces scrapbooks comme de trésors jalousement protégés et conservés ; et voir cela était absolument extraordi-naire pour quelqu’un qui s’intéresse à la Café Society : comme ils ont été partout, qu’il n’y a pas eu un événement mondain d’un certain niveau dont ils ne furent pas, c’est un témoignage absolument inouï sur la vie mon-daine internationale, et artistique aussi parce qu’ils ont fréquenté tous les artistes qui ont compté dans le monde entre les années 30 et les années 60.

Elle vous montre ces scrapbooks et vous les lui demandez ?….

Pas la première fois, parce que j’étais un peu sous le choc devant ce trésor caché, et de pouvoir tout à coup humer cet air de la Café Society. C’est lorsque j’y suis retourné que je lui ai demandé si elle accepterait qu’on les reproduise, qu’elle m’a proposé d’installer un studio pour les photographier. Avec beaucoup de simplicité elle m’a répondu qu’il s’agissait pour elle d’albums de famille, de ce qu’a été leur vie, et que si cela m’intéressait elle n’y voyait pas d’inconvénient. De fait nous sommes retournés à Grosrouvre avec mon éditrice, un photographe et beaucoup de matériel. Il y avait presque trop ! Il a fallu choisir, trier, regarder ce qui était signifiant, en privilégiant les aquarelles de Fred de Cabrol mais aussi des tas de choses très intéressantes, des photos, des menus de Diana Cooper, et quand on feuillette le livre c’est tout un monde qui revient comme cela, par petits bouts de madeleine… et dans lequel on replonge.

« C’est un monde intéressant parce qu’il est une transition dans l’histoire du goût, entre le grand goût aristocratique et un goût de nouveaux riches », Thierry Coudert.

Mais nous nous étions aussi rendu compte que sa couverture extraordinaire (déjà extraite d’un scrapbook de Fred de Cabrol, ndlr) avait contribué au succès du premier livre. Cette aquarelle a eu un succès fou, et il était tentant de recommencer et de puiser dans le reste du trésor qu’il y avait.

Vous parlez d’un couple « dont le chic extrême leur permet de s’élever au-dessus des bienséances auxquelles leurs congénères se conforment »…

C’étaient des incontournables, des références : ils faisaient partie de ces quelques personnes qui faisaient qu’une soirée ou une croisière était chic ou ne l’était pas, le fait de savoir qu’ils seraient là était un élément rassurant pour beaucoup d’autres invités. Elle a été photographiée dans tous les grands magazines de mode et de mondanités.

Depuis quelques années, et c’est ce qui a contribué au succès du livre, il y a un retour à cette époque, ces valeurs, et toutes les grandes ventes qui ont eu lieu ces quinze dernières années et portaient les noms des protagonistes de cette époque, ont été des succès fous. A celle de Boutet de Monvel, qui était un peintre de la Café Society, chez Sothebys, les côtes ont été multipliées par je ne sais combien, les œuvres sont passées de 100 ou 150.000 euros à 3 millions… Il y a aujourd’hui un retour sur cette époque.

Peut-être lié à l’incertitude de la nôtre ?…

Il y en avait encore plus à cette époque : le nazisme, la guerre froide…

Que vous évoquez dans le livre. Mais on n’en voit là que le côté léger, insouciant. D’un autre côté vous indiquez que ce genre d’ouvrage est destiné à « un très petit cénacle d’amateurs », qui sont les lecteurs de Dandy, attachés à cet art de vivre, ce raffinement…

Il y a un certain deuxième degré, mais à l’échelle planétaire cela fait du monde…

Vous précisez dans votre introduction qu’il n’est rien de plus difficile que de saisir l’air du temps…

(amusé) Vous ne trouvez pas ? Vous y arrivez vous-même très bien, mais ce n’est pas facile !

Mais nous le faisons à travers cinq numéros par an ; le faire dans un seul ouvrage est plus difficile…

Surtout s’agissant d’un temps définitivement passé. Mais il n’y a pas de nostalgie à avoir : c’est un monde englouti, qui ne reviendra jamais, les gens qui ont aujourd’hui beaucoup d’argent vivent totalement autrement et plus personne ne conçoit ce mode de vie. Les femmes d’aujourd’hui ont souvent une activité professionnelle, toutes les grandes héritières président des filiales des sociétés familiales, elles vont encore aux défilés de mode mais ne passent plus leur vie à faire des essayages, cela n’existe plus.

C’était tout un monde, de rentiers pour l’essentiel, qui a disparu et ne reviendra jamais puisque la plupart de ces gens n’avaient pas d’activité professionnelle.

Dans le prolongement des grands dandys XIXè…

Leur seul souci était leur personnage : c’était leur œuvre.

« Faire de sa vie une œuvre d’art » était selon Wilde ce qui déterminait les dandys.

C’est cela. Et pour cela il ne faut pas travailler, ne serait-ce que 35 heures par semaine !

Alexis de Redé vous a légué sa collection de photos, vous avez tiré de votre amitié avec lui et de cet héritage Café Society et vous êtes aujourd’hui le grand spécialiste de cette société brillante et légère que vous décrivez avec érudition dans vos deux ouvrages. Comment en êtes-vous venu à vous passionner pour elle ?

J’ai toujours été passionné par l’œuvre de Proust et son analyse d’une infime partie de la société, à un moment très donné mais qui confine à l’universalité. Après je me suis pas mal passionné pour l’œuvre de Christian Bérard, qui a été un des grands peintes de la Café Society, parce qu’elle me parle, et pour Cecil Beaton, à la fois le photographe et le personnage de vrai excentrique anglais, en ce sens de quelqu’un qui respecte le cadre général mais qui est original à l’intérieur de ce cadre. C’est quelque chose d’assez banal en Angleterre, en tout cas dans une certaine société, mais qui en France l’est beaucoup moins, et les personnages d’origine française de la Café Society sont précisément des espèces d’excentriques qui respectaient l’ordre social mais étaient souvent provocateurs et s’affranchissaient d’un certain nombre de codes au sein de cet ordre social. Beaton a laissé un Journal qui est extrêmement intéressant comme témoignage sur la vie de cette société. Après j’ai rencontré un certain nombre de gens, dont Alexis de Redé à la fin de sa vie, et c’est cela qui m’a donné l’idée d’en faire un livre. J’ai lu des tas de biographies, des journaux, mais je cherchais un livre global et je ne l’ai pas trouvé, même dans le monde anglo-saxon où cette société est plus à la mode.

C’est comme cela que m’est venue l’idée de Café Society, à une époque où j’avais un peu de temps libre entre deux affectations, mais que j’ai tout de même mis huit ans pour écrire. Je trouve que c’est un monde intéressant parce qu’il est une transition dans l’histoire du goût, entre le grand goût aristocratique et un goût de nouveaux riches qui vont se cal-quer dessus – n’oublions pas que Bestegui et Arturo Lopez rêvaient d’un retour au siècle de Louis XIV et aux Lumières lorsque les héritiers des grandes familles aristocratiques comme les Noailles ou les Faucigny-Lucinge, se passionnaient pour l’art contemporain le plus destroy.

 

Les scrapbooks du Baron de Cabrol et la Café Society – 264 pages 26×33 cm, 230 illustrations, éd. Flammarion, 85 euros.

@Illustrations Fred de Cabrol