Clairvoy : du music-hall à la mesure

Comme tous leurs coreligionnaires, Nicolas Maistriaux et Guillaume Gonin sont par nature modestes et discrets. Passés l’un et l’autre par l’école des Compagnons du Devoir, la plus formatrice qui soit, ils exercent leur art sans rechercher la publicité. Ils président depuis 2006 aux destinées d’un établissement qui fêtera ses 65 ans cette année : Clairvoy. 

La maison est installée à la même adresse depuis sa création, en 1945. 17 rue Fontaine, qui s’appelait alors encore rue Pierre Fontaine (1). Derrière ses trois mètres de vitrine, cette petite boutique sans prétention a abrité l’un des bottiers les plus en vue du music-hall parisien pendant vingtcinq ans. Une petite boutique, une arrière-boutique et une cave ; c’est là qu’Edouard Adabachian, et après lui sa fille Chantal et son gendre, ont conçu et fabriqué pendant un demi-siècle les chaussures des danseuses qui faisaient rêver le monde entier. Une leçon, à l’heure où la spéculation boursière mène la planète du bout de sa baguette de sorcière.
Lorsqu’il s’installe, dans l’immédiat après-guerre, Edouard Adabachian chausse tout d’abord les particuliers. Il se forge rapidement une renommée enviable en se spécialisant dans les chaussures destinées aux hommes de petite taille, qu’il rehausse le plus discrètement possible et, très vite, étend sa sphère d’activité et commence à travailler avec les cabarets voisins : en 1955 il signe les chaussures de la première revue de La Nouvelle Eve, commence à travailler pour Le Moulin Rouge en ’60, puis pour Le Lido en ‘65. Un parcours sans faute, que l’on est tenté de rapprocher de celui de Pierre Capobianco.
Parallèlement à sa passion pour la botterie, Edouard Adabachian en nourrit une seconde pour la peinture, et expose régulièrement ses toiles dans sa boutique, où l’on côtoie le tout-Paris, artistes et journalistes de renom confondus. La boutique porte d’ailleurs le nom d’artiste du bottier : Clairvoy. L’époque étant propice aux surnoms, le quartier ne l’appelle bientôt plus que « le peintre bottier de la Butte ».
A la fin des années 60 la quantité de travail est devenue telle que la surface de l’échoppe, de l’arrière-boutique et de la cave, n’y suffit plus : il faut s’agrandir. Une boutique se libère juste en face, au 18, en 1970, elle accueillera désormais l’atelier et le stock de peaux.

Moulin Rouge, Lido, Crazy Horse : la clientèle des grands cabarets 
Pour la maison, la clientèle des grands cabarets est une rente : la création d’une nouvelle revue au Moulin Rouge représente 800 paires de chaussures, un renouvellement semestriel, chaque nouvelle danseuse rejoignant la troupe nécessitant une dizaine de nouvelles paires… une bénédiction. D’autant plus importante que, le succès appelant le succès, le Crazy Horse viendra s’ajouter aux clients permanents de Clairvoy dans les années 70, ainsi que les cirques les plus réputés : Bouglione, Pinder, Zavatta et, plus près de nous, le Cirque du Soleil. 
Quarante ans durant, Antoine et Chantal Tanguy feront tourner l’affaire, concentrant l’activité sur le monde des revues qu’ils connaissent parfaitement. Il est vrai que dans les années 70 et 80 les cabarets font l’essentiel des spectacles parisiens, et que le couple a également su imposer Clairvoy dans le microcosme du divertissement télévisé, notamment en fournissant les chaussures des émissions de Maritie et Gilbert Carpentier. De fait, les plus grandes vedettes du show-business français, de Johnny Hallyday à Claude François en passant par Michel Sardou, Brigitte Bardot, Dalida et Sylvie Vartan, fréquentent régulièrement la boutique de la rue Fontaine.  Un richelieu empeigne unie de toute beauté. 

(1). La rue Fontaine, qui relie la place St. George’s à Pigalle, ne réfère pas à une construction de distribution d’eau mais à Pierre Fontaine, architecte décorateur de talent qui présente la particularité d’avoir officié avec le même bonheur sous l’Ancien Régime, l’Empire et la Monarchie de Juillet. Architecte des Invalides en 1800, c’est à lui que l’on attribue l’idée des voûtes à caissons de l’Arc de Triomphe, dont il est l’un des quatre architectes. Promu premier architecte de l’Empereur en 1913, il deviendra par la suite architecte du Roi Louis XVIII et du Duc d’Orléans, et assurera ses fonctions jusqu’au grand âge (pour l’époque) de 86 ans. Il s’est éteint à Paris en 1853 à l’âge de 91 ans.

Puis surviendront les années 90 et le XXIème siècle, avec leur cortège d’évolutions accélérées, l’émergence de grandes maisons qui redessinent les mondes de la mode et de la chaussure, le dos tourné à l’artisanat, le déclin des bottiers… L’âge d’or est révolu, et la maison connaît des moments plus difficiles que par le passé. Mais difficulté ne veut pas dire désastre : le chemin de Clairvoy va croiser celui de Nicolas Maistriaux et Guillaume Gonin, et aborder une nouvelle ère. 

De la Nouvelle Eve à la nouvelle ère
Les deux hommes se connaissent depuis une bonne dizaine d’années, ont un parcours parallèle et cherchent alors une entreprise à racheter. Si aucun des deux n’est Compagnon du Devoir (il faut pour cela avoir achevé son tour de France – comptez une bonne dizaine d’années – et réalisé un chef d’oeuvre), tous deux ont suivi cette formation pendant trois ans avant de tailler chacun sa propre route. En treize ans leurs voies se sont croisées à plusieurs reprises, notamment lorsqu’ils se sont retrouvés à travailler chez Pierre Corthay. Ils ont tous deux une dizaine d’années d’expérience et commencent à caresser l’idée de reprendre ensemble une petite entreprise. Ils penchent un temps pour une maison fabricant des chaussures de montagne sur mesure, et l’occasion Clairvoy se présente, Antoine et Chantal Tanguy souhaitant passer la main et prendre leur retraite. Clairvoy, cela tombe bien : Maistriaux et Gonin connaissent, pour y avoir travaillé tous les deux. Le premier y a effectué son pré-stage, semaine que tout apprenti se doit de passer dans l’établissement d’un Compagnon installé pour découvrir les arcanes de son futur métier, le second y est passé par deux fois dans le cadre de son tour de France, à l’occasion des créations des revues Féérie, du Moulin Rouge, et Bonheur, du Lido. Tous deux ont laissé une image de sérieux derrière eux, et les Tanguy peuvent envisager sereinement de laisser l’entreprise familiale entre leurs mains. L’affaire conclue, les trois hommes travailleront ensemble pendant un an, afin d’assurer la continuité auprès de la clientèle : « Les clients du spectacle sont particuliers, précise Nicolas Maistriaux, ils ne viennent pas régulièrement comme on vient dans un magasin : ce sont des collaborations en fonction des spectacles qui se montent, où l’on travaille parfois ensemble pendant six mois ensuite de quoi on ne se revoit plus pendant quatre ans. On a travaillé pendant un an avec Mr. Tanguy pour faire la liaison avec eux, ce qui lui a permis de partir ensuite tranquillement, et à nous de nous installer sereinement ». Ce qui ne signifie pas, dans ce dernier cas, tranquillement, comme le précise Guillaume Gonin : « Quand on a repris, il y avait 300 paires de chaussures de spectacle en retard, ce qui nous a occupés toute la première année ! ». 

Les deux hommes connaissent tous les deux parfaitement le métier, et maîtrisent l’art de la forme, du patronage, du montage, du piquage. « On a chacun nos préférences, mais on essaye qu’il n’y en ait pas un d’indispensable, et on travaille ensemble sur tous les nouveaux modèles ». De fait, dès la deuxième année (puisque la première a été entièrement consacrée à résorber le retard), les deux compagnons commencent à réfléchir à une petite ligne de mesure. « On a repris la maison avec l’idée de recréer un atelier parce qu’il n’y en a quasiment plus, et après avoir repris en mains la fabrication spectacle, on a voulu réintégrer les premières amours du fondateur, c’est-à-dire la chaussure haut de gamme. Cela ne s’est pas fait du jour au lendemain : il nous a fallu des mois pour en arriver à ces premiers modèles que nous proposons aujourd’hui ». De fait, si la collection n’est pas immense – une douzaine de modèles – les connaisseurs constatent au premier coup d’oeil qu’il s’agit de souliers conçus pour eux : trois formes à monter (une première à bout fuyant, une seconde à bout facetté et une troisième à bout rond, d’inspiration très british style), des patronages plutôt traditionnels, de belles patines et transparences. Le tout respire la fabrication sérieuse et une certaine indifférence au temps qui passe : en choisissant de n’être pas mode, les créations Clairvoy ne sont pas démodables, et donc toujours dans l’air du temps. Les deux associés nous confient que le bout anglais est le plus demandé, même si les deux autres ont plus de caractère – à chacun sa chapelle…
Dans la corbeille de mariée, Maistriaux et Gonin ont de plus trouvé un cadeau de première importance par les temps qui courent : un partenaire financier catégorie poids lourd. Premier client de la maison, qui a fourni les chaussures de toutes ses revues depuis un demi-siècle, Le Moulin Rouge est aujourd’hui actionnaire majoritaire mais laisse une liberté totale aux hommes de l’art : « Ce qui est très agréable avec Le Moulin, c’est que bien que ce soit devenu une maison très importante, ce sont des gens qui travaillent encore de manière très humaine, et ils nous laissent complètement carte blanche, avec notamment la possibilité de travailler pour tous les autres spectacles, sans demander un quelconque droit de regard. Leur but était de sauver le savoir-faire bottier, et bien évidemment de sauver les chaussures de leurs spectacles, mais derrière l’idée est aussi de ne pas laisser tomber Le Lido et le Crazy, qui ont besoin de chaussures et avec qui on travaille depuis toujours – il n’était pas question que nous devenions le bottier du Moulin ». Dont acte. Non seulement Clairvoy continue de chausser les danseurs et danseuses des plus grands spectacles parisiens, mais elle a renoué avec ses flirts cinématographiques, signant notamment les chaussures de José Garcia pour Le Mac et surtout les bottes de Jean Dujardin pour Lucky Luke (« un bonheur : ce sont des vedettes du film à part entière ! » s’enthousiasme Nicolas) et participant à des réalisations aussi variées que Le Petit Nicolas et Adèle Blanc-Sec…
La maison a également renoué avec la scène, et vient de chausser Kylie Minogue pour ses deux derniers tours. « Avec à chaque fois des relations assez incroyables avec les artistes, toujours intéressés à ce que l’on fait, simples, ouverts » précise Guillaume. Et puis, bien sûr, la ligne grand public. Il vous en coûtera environ 1900 euros pour une paire en Blake sur semelle gomme, 2000 pour un cousu trépointe, 2300 pour un cousu petit point sur semelle cuir, plus pour une paire en peau exotique. Et aussi de vous armer d’un peu de patience, puisqu’il faut compter six mois de délai pour toucher sa première paire. Et ne vous énervez pas : avant vous Le Moulin Rouge, Le Lido et le Crazy ont attendu un an !