Abonnement Dandy

Le salon cireur comme une religion

Baba
C’est un personnage. Dans notre spécialité, dans la rue Jean Mermoz où il est installé depuis une vingtaine d’années. Son salon cireur ne ressemble à aucun autre. L’espace est compté entre les vieux fauteuils cireur perchés sur leur estrade, le canapé et les fauteuils Chesterfield et les étagères emplies de livres anciens, et associés à ce volume confidentiel les murs tendus de panne de velours rouge confèrent à l’endroit une atmosphère bien particulière, plus proche de cabinet de bonne aventure de la butte Montmartre que d’un salon cireur du VIIIème arrondissement.

Pourtant la boutique ne désemplit pas, et voit se succéder les élégants venus discuter avec le maître des lieux le temps que celui-ci pare leurs souliers d’une robe éclatante.

On parle chaussures bien sûr, mais aussi de la pluie et du beau temps, de l’actualité (comme chez les cireurs britanniques, les quotidiens du jour sont à disposition) et des derniers potins de la capitale. Avec le salon de coiffure et le zinc du café du coin, le salon cireur est l’endroit idéal pour connaître les derniers potins.

Notre photographe a œuvré trois jours chez lui pour réaliser les clichés de ce guide, lui s’est réjoui de voir passer toutes ces belles chaussures et ne voulait rien d’autre que rendre service. D’une grande discrétion et d’une timidité confondante, Baba ne sait pas parler de lui. Son parcours est pourtant atypique, et de fait passionnant.

Il a une vingtaine d’années au début des années 90 lorsque Thierry Duhesme, que tous les shoe freaks parisiens ont connu ou connaissent de réputation, change le cours de sa vie.
Il connaît Pamela et Olivia, les filles de celui-ci, depuis toujours.
A l’époque, Thierry travaille à l’étranger et n’est en France qu’épisodiquement. Il croise donc Baba épisodiquement. Et puis c’est le retour au pays, et Duhesme met en place les Salons Cireur pour le compte de la Cordonnerie Vaneau.

Le monde de la chaussure frémit des premiers mouvements qui annoncent le grand bouleversement des années 90.

Il déniche la petite échoppe de la rue Jean Mermoz et y ouvre un salon supplémentaire. Le problème est alors de trouver un homme de l’art à y installer. Baba, qui se trouve alors en vacances, vient donner un coup de main. Grand amateur de chaussures, il soigne les siennes avec ferveur, réalise des glaçages bout miroir qui n’ont pas manqué de retenir l’œil de Pamela, qui est bien la fille de son père. Le voici à travailler avec Thierry, qui l’initie aux subtilités des glaçages et des patines.

Thierry Duhesme est un personnage fantasque, forcément captivant ; entamer une discussion avec lui signifie abolir le temps, et Baba prend vite goût à cette nouvelle existence qu’il a pensé au départ embrasser de façon exceptionnelle. Il plaque son travail de comptable et prend ses quartiers rue Jean Mermoz. « J’avais trouvé mon chemin, je voulais faire cireur », explique-t-il. Lorsque Thierry Duhesme se lancera dans l’aventure Crockett & Jones il ne se sentira pas l’esprit de le suivre : « On avait commencé à vendre des chaussures Crockett ici avant que la maison n’ouvre rue Chauveau
Lagarde, mais je n’ai pas voulu le suivre : j’étais bien ici. Thierry était comme un deuxième père pour moi, et on était trop amis pour travailler ensemble ».

De fait, lorsque Baba propose à Louis Amsallem et Francis Khalifat, propriétaires de Vaneau, de leur racheter le fonds, ceux-ci le lui vendent : le salon cireur Vaneau est devenu Salon Baba.

Baba se souvient encore des trois recommandations que lui a faites son père à qui il demandait conseil avant de sauter le pas : « Mon fils, si tu balaies la rue, fais-le comme Michel Ange peignait, ou comme Mozart composait »; « Tu dois être heureux dans ce que tu fais » et « Il n’est pas bien d’être le deuxième. Il faut être le meilleur dans ce que tu fais ». « Ensuite, dit-il encore, tout ce que j’ai fait a été la continuité de ces dernières paroles de mon père ».

Vingt ans plus tard, le salon chaleureux n’est jamais vide. Baba continue d’y mettre en beauté des chaussures de toutes sortes et de toutes marques. Le fauteuil cireur (300 kilos de métal et de cuir) que Thierry Duhesme avait déniché est toujours là, Baba fréquente toujours ses filles Pamela, aujourd’hui photographe, et Olivia, qui vit en province, et peste contre les néophytes qui n’ont pas encore compris ce qu’est une belle chaussure : « L’appellation patine s’est vulgarisée, les gens ne font pas la différence : on m’amène des Sebago à patiner ! ». Qu’importe. Lui est toujours là. Fidèle au poste, comme le gardien d’un temple où viennent communier ceux qui savent encore.

Video Salon BabaVoir Salon Baba sur youtube

Salon Baba

34, rue Jean Mermoz
75008 PARIS

Fixe : 01.42.56.35.53

Article Paru dans Pointure magazine

Auteur: 
Pascal Boyer
Baba
Baba
Salon Cireur Baba - Photo F BLAY
Salon Cireur Baba - Photo F BLAY
Salon Cireur Baba - Photo F BLAY
Salon Cireur Baba - Photo F BLAY
Salon Cireur Baba - Photo F BLAY
Salon Cireur Baba - Photo F BLAY
Salon Cireur Baba - Photo F BLAY
Salon Cireur Baba - Photo F BLAY
Salon Cireur Baba - Photo F BLAY
Salon Cireur Baba - Photo F BLAY
Salon Cireur Baba - Photo F BLAY
Salon Cireur Baba - Photo F BLAY