La Café Society : Dernier éclat du dandysme ?

C’était une époque au cours de laquelle le monde s’étourdissait de légèreté après le traumatisme de la première guerre mondiale. Les années folles exaltaient l’art de la fête et remplaçaient l’étiquette par les bonnes manières. Paris était encore, et pour de nombreuses années, l’épicentre de la culture, des arts, du raffinement et du plaisir. La ville lumière y fut l’écrin du dernier éclat du dandysme originel, celui des Brummell, Byron et autres Montesquiou. 

la duchesse de Windsor, don Carlos de Beistegui et Alexis de Rédé D.R.Préfigurant la jet-set du milieu du siècle, la Café Society réunissait aristocrates français et russes exilés par la révolution bolchévique, milliardaires américains et sud-américains, héritières, artistes, écrivains, couturiers et gigolos mondains ; population extravagante et frivole dont la vie était une fête menée de château en hôtel particulier et de bal en croisière. Enviée par la plupart et honnie par les autres, cette société cosmopolite qui avait érigé l’élégance et le bon goût en valeurs cardinales, dépensait sans compter pour son plaisir et l’amour de l’art. Vivant entre Paris, le Cap-Ferrat, Londres, New-York, Palm-Beach et Venise, dans une débauche de luxe et d’extravagance, elle entretenait un rapport décomplexé à l’argent que l’on pourrait qualifier de moderne, et pratiquait une ouverture d’esprit qui permettait aux artistes et aux personnalités les plus excentriques d’y être cooptés.

C’était une époque où les soirées n’étaient pas sponsorisées par des marques mais réglées rubis sur l’ongle par leurs organisateurs. Les plus flamboyants d’entre eux étaient Charles de Beistegui et le marquis de Cuevas, qui rivalisaient de magnificence et dépensaient des millions pour organiser les fêtes les plus somptueuses et les plus décalées. L’important était d’en être, et de Paris à New York en passant par Buenos Aires (car à la différence de la people génération actuelle, la Café Society réunissait ce que Philippe Jullian a appelé « le Tout-Paris à l’échelle internationale » dans son Dictionnaire du snobisme), figurer sur leurs listes devenait une fin en soi. 

Alexis de Rédé et Diana Vreeland D.R.La fine fleur de l’aristocratie (Marie-Laure de Noailles, Etienne de Beaumont, le Duc de Windsor, le baron Lopez…) y côtoyait les milliardaires (Barbara Hutton, Ali Khan…) et les personnalités des arts et lettres les plus en vue : Paul Morand, Salvador Dali, Orson Welles, Louise de Vilmorin ; mais aussi nombre d’intrigantes, de danseurs et de gigolos, comme Porfiro Rubirosa ou Raymundo de Larrain. 

Ces fêtes historiques coûtaient des millions et alimentaient une presse de mode qui se faisait l’écho de ces fêtes débridées relatées par des chroniqueuses mondaines qui faisaient et défaisaient les réputations comme les dandys XIXème dans les salons, et illustrées par les plus grands photographes de l’époque, comme Doisneau ou Beaton. 

DES MÉCÈNES
Si elle évoluait dans le luxe le plus débridé, cette élite mondaine était aussi le principal mécène de la création avant-gardiste de l’époque, arts majeurs et mineurs bénéficiant indifféremment de ses emballements et de ses largesses. Car il convenait de contribuer au développement artistique en soutenant peintres, sculpteurs et danseurs, de confier la décoration de ses pieds-à-terre et de son yacht aux décorateurs les plus côtés, de faire faire ses bijoux chez les meilleurs joailliers, de parer les femmes des plus belles créations signées Schiaparelli, Chanel ou Dior, de confier les décors des fêtes à Picasso, la chorégraphie de leurs entrées à Serge Lifar, leur présentation à Jean Cocteau et l’immortalisation des événements à Cecil Beaton… Ce petit monde avait fait de la légèreté une raison d’être, qu’il pratiquait en virtuose, et remplaçait la haute société qui avait régné jusque là sur Paris, Scott Fitzgerald prenant le pas sur Proust. Il entretenait de nombreux parasites mondains (et mondaines) pour leur beauté et leur discours plus que pour un pedigree qui n’intéressait personne, pratiquait une grande liberté de moeurs, supportait les Windsor, qu’un exil oisif condamnait à une vie de fêtes successives et dont Richard Avedon confiait que leur seul sujet d’intérêt était leurs chiens…
Mais au-delà de son indiscutable influence sur le développement artistique de l’époque, on retient surtout de cette micro-société qui vit le jour avec les Ballets russes de Diaghilev et s’éteignit avec la Factory d’Andy Warhol, ses bals étourdissants, qui confinèrent souvent eux-mêmes au statut d’expression artistique. 

Le baron de Rédé D.R.LE BARON DE RÉDÉ
Né en 1922 et décédé en 2004, le baron Alexis de Rédé fut l’une des figures marquantes de la Café Society, qu’il accompagna et représenta avec brio durant soixante ans. Fils d’un banquier juif austro-hongrois anobli par l’empereur d’Autriche, qui fut le fondé de pouvoir du roi Nicolas de Monténégro et propriétaire de la station balnéaire d’Heiligendamm, en Allemagne, il est élevé par une armée de gouvernantes et de précepteurs. Orphelin de mère à l’âge de neuf ans, il fait ses études à l’institut suisse du Rosey, où il a pour condisciples le futur Rainier II de Monaco et le futur Shah d’Iran. N’ayant jamais caché son homosexualité, il fut longtemps le compagnon du baron chilien Arturo Lopez, qu’il rencontra à New-York et qui l’installa dans son majestueux hôtel particulier de l’île Saint-Louis, dont Rédé assura avec un grand talent la restauration et la décoration. Le baron de Rédé D.R.Financier avisé, Rédé restaura la fortune d’Arturo Perez et devint même plus riche que lui. D’une élégance légendaire, il était réputé pour ses capes et ses escarpins très fins (il chaussait du 36). Ses amis Guy et Marie-Hélène Rotschild rachetèrent l’hôtel Lambert en 1976 lorsque celui-ci se trouva mis en vente, et Alexis de Rédé y termina ses jours. Cet esthète qui plaça son existence entière sous le signe de l’élégance et du bon goût fut toute sa vie durant une figure incontournable du gotha international.

DES FÊTES HISTORIQUES
Barbara Hutton, la femme la plus riche du monde, en 1940Les deux plus marquants furent celui du Palazzo Labia, donné le 3 septembre 1951 à Venise par Charles de Beistegui, et le bal Oriental du baron de Rédé, le 5 décembre 1969 à Paris. Ceux qui ont participé au premier l’ont tenu a posteriori pour le plus grand bal du siècle. Il fut organisé dans la grande tradition des bals du XVIIème et réunit le temps d’une folle nuit dans la cité lacustre tout ce que la planète comptait de personnalités mondaines. Il y avait là le prince Faucigny-Lucinge, le comte Sforza, le baron de Cabrol, la femme la plus riche du monde Barbara Hutton, Paul Morand, Orson Welles, Salvador Dali… Dans la salle de bal décorée par Tiepolo, la Café Society mettait le faste d’une époque révolue en perspective des espoirs permis par la confiance en l’avenir retrouvée.

Le second est un bal costumé donné près de vingt ans plus tard par le baron Alexis de Rédé, qui fut sa vie durant un personnage majeur de la Café Society. Malgré l’image de dilettante oisif qu’il se plaisait à donner, ce fils de banquier était en fait un financier avisé (lire encadré). Considérée comme l’apothéose de la Café Society, cette fête reste aujourd’hui encore l’une des plus célèbres de l’après-guerre. Alexis de Rédé y reçut ses invités habillé en prince mongol, et la crème s’y pressait également costumée : il y avait là la reine du Danemark et le prince consort, quatre Rotschild (un événement en soi), la vicomtesse de Ribes, le prince von Thurn and Taxis, le baron Arnaud de Rosnay, Salvador Dali (encore lui), Serge Lifar, Brigitte Bardot… Cet événement mondain majeur, dont les invités, après avoir traversé une cour occupée d’éléphants en papier mâché, étaient accueillis par une armée d’« esclaves Noirs » torse nu portant des torches, coûta un million de dollars de l’époque et fut couvert par la presse du monde entier. Une débauche de faste et d’opulence, un rien décadente peut-être, mais aussi un sommet d’élégance, impensable aujourd’hui que les « exploits » les plus commentés sont les batailles de nabuchodonozors de Dom Pérignon données par des Russes et des Malais à la Villa Romana ou sur les plages de St Tropez (estimons- nous heureux qu’il ne s’agisse pas de footballeurs incultes mais d’hommes d’affaires qui ont au moins un peu travaillé pour amasser leur fortune, même si le dénominateur commun de tous ces nouveaux riches « pur XXIème » est une vulgarité qui aurait fait frémir les membres de la Café Society).

D’aucuns ne manqueront pas de pointer du doigt la vacuité de tout ce beau monde. Il ne s’en serait sans doute pas défendu. Il apparaît pourtant à qui veut bien le regarder moins consternant que les existences de telle riche héritière d’une grande chaîne hôtelière ou de telle star du football ou vedette éphémère de la télé-réalité. Combien de Hilton, de Ribery, de Benzema, de Zahia ou autres Vendetta pour un Rédé ou un Lopez ?

Alexis de Rédé avec la Callas en 1968 D.R.Nous parlons d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent même pas imaginer, parce que les valeurs que véhiculait cette société ont été balayées par la révolution des média de masse, télévision et Internet en tête. La Café Society faisait rêver le plus grand nombre, ceux qui pourraient la constituer aujourd’hui se font discrets, tant par éducation que par souci de ne pas s’exposer à la vindicte d’une populace revancharde aiguillonnée par les syndicats et la conjoncture économique. Le caractère anxiogène de notre époque recouvre l’Europe d’un voile d’amertume. Ce fut également le cas en 1896, en 1929, et après guerre. La Belle Epoque, puis les Années Folles, puis la Café Society, ont souligné à tour de rôle la même très humaine inclination pour l’élégance et la légèreté après des périodes difficiles. « Par sa vitalité créatrice, son originalité provocatrice et son rapport décomplexé à l’argent, la Café Society aura su a posteriori faire naître l’image d’un âge d’or, d’un paradis à jamais perdu au sein duquel rien n’était plus utile que l’inutile, rien plus profond que le superficiel, et où primaient l’élégance et l’art de vivre » nous indique Thierry Coudert. Jean-Louis de Faucigny Lucinge, qui donna lui-même des fêtes somptueuses dans son hôtel particulier parisien et compte parmi les principaux mécènes de Dali, voyait pour sa part dans ce club informel « l’alliance objective d’une ancienne classe avec des formes nouvelles ». Appelons de nos voeux ceux qui sauront transposer dans notre époque meurtrie un même élan salutaire, quitte à heurter quelques consciences chagrines. 

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