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Dans les coulisses de Charvet, incomparable institution

Jean-Claude et Anne-Marie Colban dirigent Charvet
Présenter une maison traditionnelle est un peu ennuyeux, à tout le moins formel. Épargnons-nous les fâcheuses ritournelles des sempiternels compliments tournés à la va-vite, exercices imposés dont la lecture procure ce goût insipide du lu et relu. Oui, le Général de Gaulle faisait tailler ses chemises dans une étoffe de blanc appelée… oui, le Président Kennedy délaissait en partie Brook’s Brothers pour la place Vendôme, négligé chic inimitable. Bien. Mais quoi ? Le passé submerge-t-il à ce point une maison de ce type ? La chemise sur mesures façon Charvet fait-elle exception ? Le discours technique tissu-montage-bouton vous sèche d’ennui. Rien de dandy dans tout cela. Tentons d’échapper au piège des définitions habituelles.

Pourquoi Debussy, Cocteau, Gary Cooper, JFK et tant de personnalités contemporaines du business, de la politique et des arts et lettres, étaient ou sont-ils des inconditionnels ? Pourquoi certains clients américains n’hésitent-ils pas à retourner régulièrement leurs chemises Place Vendôme afin qu’elles y soient lavées et repassées comme il se doit ? Les raisons d’un tel culte passent inévitablement par l’histoire de la maison.

Celle-ci est créée en 1838 par Joseph-Christophe Charvet, dont le père était conservateur de la garde-robe de Napoléon, et la tante lingère de l’Empereur. Le client le plus célèbre du chemisier lyonnais est Edouard VII et, séduit par le talent de l’artisan, le souverain britannique le met personnellement en relation avec les meilleurs soyeux de l’époque. Dès sa création l’établissement se fera un devoir de n’utiliser que les meilleures soies, et bâtira sa réputation sur la double caractéristique de matières et d’une fabrication d’une qualité absolument irréprochable.

En 1965, les héritiers du fondateur souhaitent vendre. Client de Charvet depuis une cinquantaine d’années et alors président de la République, le Général de Gaulle ne peut se résoudre à voir ce bastion du luxe tricolore (et accessoirement son propre chemisier) passer entre les mains des investisseurs américains qui se sont portés acquéreurs.

Son ministre de l’Industrie charge Denis Colban, principal importateur des plus beaux tissus anglais et irlandais utilisés par les plus grandes maisons,
de trouver un repreneur français. Celui-ci sait saisir l’occasion d’utiliser pour son propre compte les très beaux tissus dont il est le spécialiste le plus renommé : il rachète Charvet, et réservera désormais au bénéfice exclusif de sa maison les étoffes qui faisaient jusque là les beaux jours des Boivin, Sulka et consorts. A peine installé dans les murs, il entraîne l’établissement dans une évolution déterminante en développant l’activité cravates, qu’il ne conçoit qu’élevée au niveau de la chemise : voilà plus d’un siècle que l’on vient s’habiller chez Charvet du bout du monde, on viendra désormais s’y offrir les plus belles cravates. La disposition des plus belles soies et le niveau d’exigence de la maison permettront des miracles : rapidement les cravates Charvet jouissent d’une réputation enviable, et presque cinquante ans plus tard le choix proposé dans le magasin de la Place Vendôme passe pour le plus riche du monde.

Une perfection technique discrète

L’élégant ne peut qu’être séduit par la magnificence des pièces présentées sur les vingt-huit tourniquets de la boutique : réunies par dessins et par couleurs, elles présentent une richesse dans le travail d’armure, une faculté à prendre et renvoyer la lumière et une douceur au toucher, exceptionnelles. Décrire le choix de l’extraordinaire variété de nuances de couleurs est impossible : la maison propose deux fois par an plusieurs centaines de nouvelles créations. « Nous les revisitons en permanence, nous explique Jean-Claude Colban.

Cette année par exemple, nous visitons simultanément les archives des années cinquante et l’audace du graphisme post-Art déco, ensuite on se promène du côté des années 1910 pour interpréter des jacquards armurés qui à l’origine étaient en gaze et que l’on retraite en picoté, et enfin on fait une excursion vers les années 1850–1870 en retraitant des dessins qui étaient à l’époque imprimés et que l’on exécute aujourd’hui en jacquard ; tout cela fait un voyage intéressant… » Si les imprimés ont un côté un peu plus vieillot, les tissés sont exceptionnels, la maison essayant toujours d’optimiser les effets de contrastes à la lumière en jouant des armures dans le tissage, en travaillant les mélanges soie et laine, en proposant des picotés sur fond de satin…

Même les modèles plus mats, comme la cravate imprimée traditionnelle en twill, se voient ici dotés d’une présence particulière par la grâce d’une impression madère et d’une palette de coloris sourde. Quant à la cravate tricot, que l’on a pu croire définitivement passée de mode, la voici de retour pour accessoiriser les tenues d’authentiques élégants. Mais attention : il y a cravate tricot et cravate tricot, et une belle pièce s’identifie à son bruit, car elle crisse sous les doigts. Une caractéristique due à la qualité de la soie et à la torsion de celle-ci, qui tient quasiment, comme la tension du fil, du Secret Défense dans les maisons qui la pratiquent. La maîtrise des fondamentaux n’empêche pas la maison de travailler l’innovation, dans les matières comme dans les mélanges et les couleurs, afin de satisfaire la demande des clients les plus jeunes. Inutile de dire que celui qui ne trouve pas son bonheur ici peut se tourner vers le col roulé…
Une icône

La chemise Charvet est un produit iconique. Référence incontestable – et incontestée – depuis plus d’un siècle, elle n’a jamais cessé de faire les beaux jours des connaisseurs et peut aujourd’hui comme hier compter sur la fidélité de nombreux acteurs et de la classe politique. Au milieu de ce beau monde, un nouveau type de clientèle s’est développé de façon significative ces dernières années : celui des jeunes. Anne-Marie Colban ne compte plus les 20/30 ans qui fréquentent régulièrement sa maison : « La clientèle du sur mesure était traditionnellement une clientèle assez âgée, et depuis quelques années nous remarquons un net rajeunissement. Ils arrivent informés par les magazines comme le vôtre et les blogs, et manifestent un véritable intérêt pour les tissus, les détails, des points auxquels ils n’étaient pas sensibles auparavant, et qui les intéressent maintenant profondément. Nous remarquons des jeunes gens de vingt ans qui arrivent et savent ce qu’est le thermo collé et nous parlent de triplure, ce qui est quand même un détail technique que peu de gens connaissaient auparavant ». Une perspective inespérée pour la maison, qui fut longtemps l’apanage des hommes installés.

Cette clientèle nouvelle trouve ici, au-delà du vertigineux choix de tissus (plus de 6000 répertoriés), une possibilité de personnalisation dans l’air du temps. « Nous avons mis au point un modèle plus près du corps car les morphologies ont évolué et il a fallu que nous nous adaptions, précise Anne-Marie Colban. Avant, la clientèle était plus traditionnelle, aujourd’hui ce sont des jeunes gens plus longilignes, qui veulent des chemises extrêmement près du corps, ce qui les amène à acheter en commande spéciale ou en demi-mesure ». Ici le prêt-à-porter commence à 260 euros et varie en fonction des catégories de tissus.

Viennent ensuite la commande spéciale, qui permet de choisir la forme de col, les poignets et la longueur des manches ; la demi-mesure qui nécessite la création d’un petit patron, fréquemment utilisée pour les jeunes qui ont un corps très mince et une encolure plus prononcée, et la mesure, qui implique la prise de 18 mesures, la création d’un patron sur papier et l’essayage d’une toile. « Je suis frappée de voir le nombre d’hommes qui touchent un tissu de leur joue, une façon de tester la douceur de l’étoffe, reprend Anne-Marie. Il y a aujourd’hui une forme de gourmandise chez les hommes à choisir un tissu de chemise ». De mieux en mieux informé, l’homme s’intéresse désormais autant à la fabrication de sa chemise ou de son costume qu’à la cylindrée de sa voiture, et sait trouver ici une sorte de nec-plus-ultra de la spécialité.

Dans les règles de l’art

Aujourd’hui comme hier, l’atelier Charvet situé dans l’Indre réalise les chemises maison avec un soin maniaque. Coupés à l’unité, les modèles prêts-à-porter sont fabriqués de la même façon que les pièces mesurent, seule la façon dont sont cousus les boutons les différenciant.
Les ouvrières attachent notamment un soin tout particulier aux raccords des rayures ou des motifs à carreaux, qui ne doivent pas présenter d’interruption lorsque les empiècements sont assemblés, y compris aux épaules et sur les gorges de manches. Plus près du corps que dans le passé, les chemises sont cintrées par la coupe, un challenge en soi alors que la réalisation de pinces faciliterait grandement le travail à ce niveau. Mais les pinces hypothéqueraient la façon traditionnelle qui est depuis toujours la marque de l’établissement. Et puis, comme toutes les grandes maisons, Charvet attache toujours beaucoup d’importance à la dimension si appréciable du fait main, conservé pour les manches et leur assemblage, réalisé avec des machines à simple aiguille de façon à bien contrôler le trajet de celle-ci. De même les coutures sont effectuées avec un nombre de points au centimètre élevé, ce qui nécessite un contrôle du tracé de la couture très minutieux.

Les esthètes retrouvent également ici la technique du décalage à l’emmanchure, qui évite les superpositions qui pourraient constituer une gêne. Le thermocollage des cols ne fait bien entendu pas partie de l’équation, sauf pour les pointes, afin de les structurer, et la maison utilise des triplures différentes pour la partie centrale et les extrémités, pour assurer la meilleure tenue et le meilleur confort. Parmi la grande variété de cols proposée, le français demeure aujourd’hui comme hier le plus demandé, il a la caractéristique d’être bien équilibré, de bien se placer sous les revers de la veste et de pouvoir être porté avec des cravates de différentes largeurs. Afin d’éviter toute imperfection à ce niveau, Charvet demande cependant à ses clients mesure et demi-mesure de venir avec quelques vestes afin de s’assurer de la parfaite adéquation entre les cols de celles-ci et des chemises commandées.

Le bouton : plus qu’un détail

Pas question non plus de transiger sur la qualité des boutons : ceux-ci sont faits de la meilleure nacre : l’Australia. « Il y a plusieurs niveaux dans la coquille, précise Anne-Marie Colban, et nous prenons toujours dans la partie supérieure, qui est la partie la plus noble du coquillage, car nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir des boutons qui ne soient pas parfaitement blancs sur leur envers. Un bouton dont l’envers est jaune, ou présente comme une croûte, n’est pas en nacre mais en trocas, qui provient de la partie basse, moins noble, du coquillage. Nous veillons aussi à ce que nos boutons n’aient pas de nuages, qui rendent la nacre moins homogène. D’où une grande douceur de réflexion et l’absence de diffraction de la lumière, alors que les nuages causent des ruptures et créent de faux reflets – jaunes, bleus, verts… – qui ne sont pas très jolis sur une chemise blanche. L’épaisseur est également importante, parce que nous jugeons les boutons épais massifs au regard et difficiles à boutonner ». Qui a dit que le luxe se cache dans le détail ?...

Auteur: 
Pascal Boyer
Article traité dans : 
Dandy n°35
Jean-Claude et Anne-Marie Colban dirigent Charvet
Jean-Claude et Anne-Marie Colban dirigent Charvet