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Ces liens qui nous unissent à Tchéky Karyo

Tchéky Karyo
Si d’aucuns ne connaissent – toujours – pas son nom (tout le monde n’est pas cinéphile), le visage de Tchéky Karyo est connu de tous. Et si en trente ans de carrière, sa gueule lui a valu un certain nombre de rôles de méchants, à la ville le garçon est tout au contraire un homme pondéré et affable, qui nous reçoit chez lui pour répondre à nos questions. Propos recueillis par Yves Denis.

L’occasion pour nous de réaliser que l’homme se livre peu, qu’il s’agit d’un authentique passionné qui aborde chaque nouvel engagement sans s’économiser, à l’image de Ces liens qui nous unissent, ce premier album qui révèle une culture et une richesse insoupçonnées.

 

Dandy : Vous êtes né le 4 octobre 53 à Istanbul, vous grandissez à Paris, faites vos études au lycée Arago, puis aux Arts et Métiers en comptabilité et gestion, mais ce n’est pas votre voie et vous bifurquez vers l’art dramatique, et vous orientez vers le théâtre. Vous intégrez l’école du Théâtre National de Strasbourg, puis sa troupe, et c’est enfin le cinéma avec Le retour de Martin Guerre, de Daniel Vigne, en 1981. Viendront ensuite 71 films : bon nombre d’œuvres qui ont marqué le cinéma français, de La Balance au Marginal en passant par Un long dimanche de fiançailles, et des films d’auteurs indépendants, en France et à travers le monde. Beaucoup de grands metteurs en scène dans votre filmo : Rohmer pour Les nuits de pleine lune, Zulawski pour L’amour braque, Boisset (Bleu comme l’enfer), Annaud (L’ours), Besson (Nikita et Jeanne d’Arc)… Et vous êtes l’un des premiers Français adoptés par la grosse machine hollywoodienne : Bad Boys en 1995, avec Will Smith, The Patriot en 2000 avec Mel Gibson, Taking Lives en 2003 avec Angelina Jolie, et même un James Bond : Goldeneye, en 1994… L’année dernière c’étaient Requiem pour une tueuse, Forces Spéciales et Coup d’éclat, L’Etoile du jour avec Iggy Pop et Des morceaux de moi avec Zabou Breitmann, et aujourd’hui Les Lyonnais d’Olivier Marchal … Il y a aussi la télévision (une dizaine de films depuis 1993), le théâtre (une dizaine de pièces, beaucoup de grands auteurs : Kafka, Brecht, Ibsen, Williams ; pas des choix faciles) et, depuis cinq ans, la musique. Un premier album qui a fait son chemin, dont vous avez écrit une chanson pour votre compagne Valérie, et aujourd’hui un second, plus personnel à ce que l’on en dit. Vos amis disent que vous faites aujourd’hui passer la musique avant le cinéma, que vous refusez des rôles importants pour vous y consacrer. Est-ce vrai ?

Tchéky Karyo : « Ca arrive, effectivement. Parce que si je veux le faire avec l’exigence et la rigueur nécessaires, je dois y consacrer du temps – c’est pourquoi j’ai installé un studio dans mon sous-sol, pour pouvoir répéter avec les musiciens et faire les arrangements. Et il m’est arrivé de refuser des rôles, c’est vrai. Je ne veux pas lâcher le cinéma parce que j’adore jouer la comédie, mais d’un autre côté le fait d’être sur scène et de me retrouver dans une émulation artistique et créative avec des musiciens, m’a redonné envie de faire du théâtre et m’a amené l’année dernière à jouer Le tigre bleu de l’Euphrate, un monologue de Laurent Gaudé consacré à la vie d’Alexandre le Grand.

 

Vous êtes également musicien, et il parait que c’est Marc Lavoine qui, vous entendant chanter sur un tournage, vous aurait recommandé de vous essayer dans cette voie ?

Tout-à-fait. On tournait L’homme de la Riviera. J’ai pour habitude de prendre ma guitare avec moi sur les tournages, et comme on tournait en France j’en avais pris trois, parce qu’il y a toujours des gens qui jouent sur les plateaux, mais qui n’osent pas emmener leur instrument. Je me suis donc dit que lorsque je sortirais ma guitare il y en aurait toujours un ou deux pour regretter de ne pas avoir pris la leur. Marc m’a entendu chanter dans ma caravane, on a joué ensemble et il m’a dit qu’il fallait que je fasse un album – à quoi j’ai répondu que ce n’était pas possible parce que je ne jouais que pour le plaisir. Et voilà qu’en revenant d’une pause d’une dizaine de jours, il m’annonce qu’il en a parlé à Pascal Nègre et au directeur artistique d’Universal, et qu’ils veulent faire un disque avec moi. Il ne m’a pas lâché pendant deux ans, et à un moment donné je me suis dit que si j’acceptais cette proposition je ne voulais pas que l’on me mette derrière le micro et me dire quoi faire : je voulais être au cul du camion et les mains dans le moteur. J’ai donc fait le point de ce que j’avais envie de faire ; j’aime les frottements, la musique arabo-andalouse, une musique où il y a du mystère, du sacré, et j’ai donc travaillé mon éducation dans ce sens : je me suis fait une espèce de trousse à outils avec des couleurs, des harmonies, un travail sur l’instrument, pour commencer à composer et être capable de parler à des musiciens. Finalement, deux ans plus tard j’ai fini par accepter cette offre, et lorsque j’ai commencé à travailler, Marc m’a invité à venir chanter avec lui sur les concerts de sa tournée d’été. Il a été extraordinaire, un vrai parrain.

Tchéky Karyo dans les LyonnaisLes Lyonnais  (2011) - Tchéky Karyo
2011 - Photo Jérome Prebois
Gaumont - LGM films

 

 

 

 

 

 

 

Revenons un instant sur le cinéma, et Hollywood en particulier. Comment les Américains font-ils appel à vous, la première fois ?

Tout a commencé avec Jean-Jacques Annaud, qui m’a engagé pour jouer L’Ours. Le film a eu le parcours international que l’on sait, je suis allé là-bas après la sortie du film et Bob Swaim m’a introduit dans beaucoup de cercles et permis de comprendre comment ils fonctionnent – parce que c’est aussi un network, qu’il faut connaître et dans lequel il faut tisser le sien, ce que j’ai fait. J’ai aussi fréquenté différents workshops, afin de rencontrer de jeunes acteurs et travailler des scènes avec eux, être dans une vraie immersion ; ce qui est finalement ce que vous faites à chaque fois que vous envisagez d’embrasser une nouvelle spécialité, pour ce que l’on remarque : cela a été le cas pour la musique, pour le théâtre, vous décrivez la même démarche dans votre conquête d’Hollywood…

Je fais de même pour chaque rôle : j’ai par exemple appris à piloter un planeur pour un film avec Jérémie Irons et Fanny Ardant, et si je dois monter à cheval je vais monter pendant trois mois avant le tournage – quoi que l’exemple ne soit pas bon parce que j’adore monter à cheval…

Tchéky Karyo avec Mel GibsonThe Patriot (2000)
dansThe Patriot (2000)

 

 

 

 

 

 

 

 

La langue ne vous a pas posé de problème ? Vous parlez anglais ?

Oui, et l’Espagnol, l’Italien, j’aime beaucoup l’Hébreux et la langue arabe, je parle un petit peu le Turc…

 

Pouvez-vous comparer ce que vous ressentez sur scène en vous produisant avec votre groupe à ce que vous ressentez sur une scène de théâtre ?

Ce n’est pas la même chose, même si au cinéma il y a quand même la présence de tous les techniciens, des gens qui regardent, ce qui participe à créer quelque chose de charnel avec la caméra. Mais c’est vrai que quand on a affaire à une salle on a affaire à une entité beaucoup plus présente. Au théâtre, même si on joue avec le « quatrième mur », on arrive aussi à l’ouvrir. Alors que pour la musique, c’est beaucoup plus à fleur de peau, parce qu’on parle directement au public, auquel on envoie des émotions à l’état pur.

 

Quelle est votre relation au vêtement ?

Mon oncle était tailleur, c’est aussi pour cela que votre demande d’interview m’a intéressé ; parce que j’adore les vêtements, porter des costumes…

 

Vous n’êtes pas du genre jeans et baskets toute l’année ?

Pas du tout, il m’arrive de porter la cravate, et même si je suis souvent en décontracté j’aime beaucoup l’élégance. Mais j’aime aussi de la fantaisie dans l’élégance, avec toujours un certain classicisme parce que j’aime la sobriété. Pour moi l’élégance est le résultat d’une démarche : il faut aller la chercher, et on peut être élégant en jean.

 

Si vous deviez définir le dandysme ?

C’est une manière de se présenter, une façon de décliner sa personnalité. Pour moi monter à cheval est une forme de dandysme, parce que le cheval oblige à beaucoup de rigueur, et du style aussi, et que ce dandysme participe d’une tenue et d’une façon d’être. Cela participe aussi du désir d’être toujours élégant quel que soit le type de vêtement que l’on porte ; c’est aussi lié aux rencontres que l’on va faire dans le courant de la journée, et comment on a envie de se présenter à ces personnes que l’on va rencontrer. A partir de là, il est vrai que lorsque l’on ouvre son armoire, plus elle est large et plus elle offre de possibilités par rapport à l’état d’esprit dans lequel on est.

 

Dans un tout autre ordre d’idée, on vous a également vu vous investir auprès d’associations caritatives…

Cela participe aussi de mon quotidien, et je vais continuer à m’engager auprès d’elles, comme auprès de Mucovie 66, une association qui œuvre pour trouver des financements pour lutter contre la mucoviscidose. J’essaie de leur être utile en donnant des concerts gratuits et en les aidant à trouver de l’argent. Je trouvais aussi l’engagement de Danielle Mitterrand auprès de France Libertés assez remarquable, parce qu’elle faisait résonner des problèmes qui nous concernent tous. Ils m’ont demandé d’être une sorte d’ambassadeur, et comme j’avais déjeuné avec elle quelques jours avant qu’elle décède, je me suis promis d’en parler et d’essayer de faire connaître leur travail.

 

Comment voyez-vous l’avenir ?

Tout ce que je fais participe de la manière dont j’ai envie de vivre au quotidien, et mon quotidien participe de ce que je fais en tant qu’artiste. D’ailleurs, vous voyez la maison (ndlr : il se retourne et épouse d’un geste large la grande pièce de la maison parisienne dans laquelle il nous reçoit, un volume généreux, mélange d’ancien et de moderne, du bois, du cuir, du tissu, des toiles, trois guitares sur un pied, beaucoup de livres sur le cinéma, au fond une cuisine moderne : un intérieur simple, presque bo-bo, assurément chaleureux), voilà… ».

Auteur: 
Yves Denis
Article traité dans : 
Dandy n°38
Tchéky Karyo - Photos Daniel Lorieux
Tchéky Karyo - Photos Daniel Lorieux
Tchéky Karyo - Photos Daniel Lorieux
Tchéky Karyo - Photos Daniel Lorieux
Tchéky Karyo - Photos Daniel Lorieux
Tchéky Karyo - Photos Daniel Lorieux
Tchéky Karyo - Photos Daniel Lorieux
Tchéky Karyo - Photos Daniel Lorieux
Tchéky Karyo - Photos Daniel Lorieux
Tchéky Karyo - Photos Daniel Lorieux
Tchéky Karyo - Photos Daniel Lorieux
Tchéky Karyo - Photos Daniel Lorieux
Tchéky Karyo - Photos Daniel Lorieux
Tchéky Karyo - Photos Daniel Lorieux
Tchéky Karyo - Photos Daniel Lorieux
Tchéky Karyo - Photos Daniel Lorieux